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L'eau : enjeu majeur pour une croissance durable
Le World Economic Forum (WEF) qui se tenait à Davos, fin janvier, a présenté la question de l'eau, comme un enjeu majeur pour la poursuite d'une croissance économique durable. Si la résolution de la crise financière reste une priorité à court terme, ne pas anticiper les enjeux liés à l'eau aurait des conséquences très lourdes à la fois sur le plan humain, géopolitique, économique et environnemental. En revanche, les pays qui auront su prendre en compte, dès à présent, cette contrainte en créant des conditions appropriées, en tireront à la fois des avantages politiques, économiques et financiers. Telles sont les conclusions du rapport publié à l'occasion du WEF dont nous donnons ici, une synthèse :
Stress hydrique et baisse des rendements
Le premier problème lié l'eau réside à la fois dans sa faible disponibilité (3% d'eau potable seulement sur terre) mais également dans l'inégalité de sa répartition qui conditionne parfois la possibilité d'un développement économique. Selon l'OCDE, 2,8 milliards d'individus soit 44% de la population mondiale vit dans des zones souffrant de stress hydrique. Ce chiffre pourrait atteindre 3,9 milliards en 2030. En effet, le réchauffement climatique et notamment la fonte des glaciers devrait venir exacerber ces inégalités. Les glaciers de l'Himalaya et du Tibet notamment, approvisionnent en eau 2 milliards d'êtres humains. Au rythme actuel , en 2100, ils pourraient avoir disparu! Aux Etats-Unis, l'aquifère d'Ewards, approvisionnant la ville de San Antonio au Texas a presque entièrement disparu et ce n'est pas le seul ! Au Yémen, le niveau des nappes chute d'un mètre par an en raison de pompages excessifs si bien que la capitale a du être déplacée !
70% de l'eau utilisée sur terre est consommée par l'agriculture. A la différence de méthodes traditionnelles adaptées aux réalités locales, l'agriculture intensive moderne a favorisé un gaspillage qui conduit aujourd'hui à une baisse inéluctable des rendements par épuisement des sols.
En 2025, l'impact de la pénurie d'eau sur les rendements au niveau mondial pourrait représenter un manque à gagner équivalent à la production de céréales de l'Inde et des Etats-Unis réunis, soit 30% de la consommation mondiale !
Accroissement de la demande alimentaire
Cette baisse tendancielle de rendements, si rien n'est fait pour l'enrayer (des solutions existent comme l'irrigation goutte à goutte par exemple...) entrera fatalement en conflit, sous l'effet de l'explosion démographique, avec l'augmentation de la demande alimentaire et l'évolution des habitudes de consommation.
- Les besoins alimentaires devraient progresser de +70% à +90% d'ici à 2050
- Sur la même période, la production de viande devrait doubler. Or l'écart entre un repas végétarien et un repas à base de viande va du simple au double en terme de consommation d'eau, en raison de la ressource utilisée pour la culture des céréales dédiée à l'alimentation des bovins notamment dont l'élevage est particulièrement intensif en eau.
Compétition villes/ campagnes
Mais l'agriculture n'est pas seule en cause ! Urbanisation et industrialisation entrent aujourd'hui en compétition avec l'agriculture pour l'eau. C'est le cas en Chine notamment, où le Nord rural qui représente 50% de sa population ne possède que 17% des ressources en eau.
Entre 2000 et 2030 en Asie, on estime que l'accroissement de la demande en eau sera de +65% pour l'industrie, +30% pour les usages domestiques (urbanisation) et seulement + 5% pour l'agriculture.
Quand l'eau se fait rare : le mirage de « l'eau virtuelle » ?
En augmentant leurs importations de céréales et de viande notamment, certains pays d'Asie et du Moyen Orient, ont vu là une solution pour réduire leur déficit hydrique en important ainsi de « l'eau virtuelle ».
- En 2025, on estime que les importations de céréales pourraient permettre à l'Asie d'économiser 12% de sa ressource en eau.
- 55% de la population mondiale pourrait dépendre des importations en 2030 en raison de la pénurie d'eau.
Mais cet impact reste limité en raison de la forte baisse de la part de l'agriculture dans les échanges mondiaux : de 46% en 1950 à 9% en 2000. En outre, les récentes émeutes de la faim ont bien montré que l'indépendance alimentaire de pays exportateurs tels que l'Inde laisse davantage de marge de manœuvre pour répondre aux besoins des populations locales en cessant les exportations. Le recentrage sur les cultures vivrières et la redécouverte des techniques d'irrigation traditionnelles adaptées au contexte local et revisitées par les nouvelles technologies, semblent donc davantage aller dans le sens de l'histoire...
Eviter la fuite en avant
Certains états comme la Chine, ont tendance à déplacer le problème en achetant massivement des terres, en Afrique du Sud notamment. De même, l'Arabie Saoudite a renoncé, en 2008, à son auto- suffisance en blé, en créant un fonds d'investissement pour acquérir des terres au Pakistan notamment.
Cette tendance a pour conséquence une inflation du prix des terres agricoles qui contribue notamment à :
- l'accélération de la déforestation, responsable de 18% aux émissions de CO2 , et donc au réchauffement climatique, catalyseur du stress hydrique.
- la spéculation sur les matières premières qui entretient une volatilité insoutenable pour les agriculteurs.
DES SOLUTIONS EXISTENT...
Face à ce que le WWF qualifie d'« événement invisible », des solutions existent heureusement...
“More crops with fewer drops”...
L'un des enjeux majeurs pour atteindre cet objectif est de mesurer la quantité de ressource prélevée afin de rationaliser son allocation et d'éviter sa sur-exploitation.
7 rivières majeures dans le monde ont aujourd'hui atteint les seuils critiques en termes de renouvellement : Colorado, Ganges, Jourdain et Nil notamment.
Cet usage abusif a un impact direct sur l'environnement (salinisation, destruction des zones humides, pertes de biodiversité...) ce qui vient renforcer l'appauvrissement de sols avec des impacts économiques lourds à moyen terme :
On estime que 25% du débit du fleuve jaune est nécessaire pour maintenir les eco-systèmes or seulement 10% est laissé à la nature par les usages humains. En 1997, l'assèchement du Fleuve Jaune sur 600 KM pendant 226 jours à causé une perte de 1,6 Md de dollars !
Afin de conserver leur capital naturel et de mieux le répartir, les états ont tout intérêt à pratiquer la coo-pération technologique plutôt que la « guerre de l'eau » sans quoi c'est leur croissance économique et leur stabilité même qui sont condamnées à moyen terme.
L'enjeu n'est pas seulement économique, il est également politique et social :
- La sécheresse en Australie a coûté environ 1% de croissance du PiB en 2007
- En Chine, les externalités négatives liées à la dégradation de l'environnement coûtent entre 8% et 12% de PIB. Or dans le contexte actuel, tout ralentissement durable de la croissance aurait des impacts sociaux difficilement supportables.
- On estime à 150 millions d'individus le nombre de réfugiés climatiques causés notamment par la désertification (ou l'inondation) de certaines zones d'ici 2020 !
Investir massivement dans les infrastructures
60% de la population mondiale vivra dans les villes en 2030. L'accès à l'eau et l'assainissement constitue de ce fait un enjeu de santé publique majeur qui pourrait venir entraver la croissance économique si rien n'était fait pour gérer cette urbanisation galopante.
En Chine, 60% des 669 villes du pays souffrent de pénuries d'eau et près de la moitié ne disposent pas de systèmes d'assainissement efficaces.
La mise en place d'infrastructures d'assainissement et de distribution de l'eau permettrait également de remédier à l'inégalité de sa répartition au niveau géographique.
Selon l'OCDE, un investissement de 10 Md $ par an serait nécessaire pour réduire de moitié le nombre de personnes privées d'accès à l'eau dans les pays en développement mais cela générerait un bénéfice économique de 38 Md par an (de par les coûts évités notamment).
On retrouve l'analyse coûts/bénéfices du rapport Stern...Quoiqu'il en soit, pour les investisseurs, le marché des infrastructures d'assainissement et de distribution d'eau est considérable : près de 400 Md de dollars par an !
Mettre en place un cadre réglementaire incitatif
Selon le rapport du WEF, « l'eau va devenir un thème d'investissement majeur pour les investisseurs». Ce marché offre l'avantage d'une moindre volatilité que celui du pétrole notamment car l'eau est en général un service public dont les prix sont contrôlés.
Depuis 1989, la volatilité du prix du pétrole a été de 42,9% contre 4,2% pour l'eau.
Mais encore faut-il développer des règles du jeu claires qui permettent aux financiers de bénéficier d'une bonne visibilité et aux populations locales de ne pas être lésées par des augmentations tarifaires inopinées. C'est tout le problème du « droit à l'eau » qui nécessite de lourds investissements pour garantir « l'accès à l'eau » potable. Il convient donc de bien définir les règles des partenariats public /privé qui seront inévitablement amenés à se développer.
L'Uganda, offre l'exemple qu'une bonne politique de l'eau mise en place dans les années 1990. Les % budget alloués à l'eau sont passés de 0,5% en 1997 à 2,8 % du budget global en 2002.
Le meilleur contrepoids aux excès en tous genres (corruption..) consiste dans l'émergence de la société civile. Aussi la question de l'eau est-elle intrinsèquement liée à celle d'un développement démocratique.
«La technologie seule, sans une stratégie globale qui inclue gestion de l'eau, infrastructures, réglementation sur les investissements, politique d'affectation des ressources(agriculture, villes, industrie) et éducation des populations est inopérante pour résoudre la crise actuelle».
Les « Bluetechs » : une thématique d'investissement à part entière
Pour certains secteurs industriels, fortement consommateurs d'eau, la pénurie d'eau dans certains pays va constituer, à l'avenir, un facteur de risque important, de plus en plus intégré à la décision d'investissement.
Pour les Etats bénéficiant d'une bonne gestion de l'eau, l'avantage économique sera triple :
- retenir les entreprises existantes et attirer de jeunes entreprises innovantes dans les technologies de l'eau
- attirer de nouveaux investisseurs (les fonds eau et infrastructures) au niveau local
- renforcer leur marché intérieur en créant les conditions d'un développement économique durable.
«Pas de doute que l'eau va s'imposer comme un secteur d'investissement majeur pour le capital risque. Les technologies liées à l'eau sont aujourd'hui intégrées aux Greentechs mais les Blue techs constitueront bientôt une classe d'actif à part entière. Cela prendra une quinzaine d'années avant d'atteindre la taille critique mais le mouvement sera massif et incontournable».
Parmi les fonds spécialisés dans les blutechs, on peut citer Sextant Capital Management, un hedge fund basé au Canada ou encore Tboone Pickens... Mais la question de l'éthique est un aspect à prendre en compte dans ce type d'investissements à la croisée de l'environnement, de la finance et de la solidarité...
Intégrer l'eau aux décisions énergétiques
Problématique transversale par excellence, d'où sa complexité, la question de l'eau est intimement liée à la question énergétique. La production d'énergie nucléaire, de bio-carburants ou d'hydrogène nécessite de grandes quantités d'eau. A l'inverse, la technologie de l'osmose inverse nécessite de grandes quantités d'énergie pour permettre le dessalement de l'eau de mer.
La production d'énergie représente 39% des prélèvements en eau aux Etats-Unis et 31% dans l'UE. Or la production d'énergie devrait progresser de près de 50% aux US entre 2000 et 2025. De ce fait, le besoin en eau pour la production d'énergie pourrait augmenter de 165% aux Etats-Unis et 130% en Europe sur la même période !
La question du mix énergétique est donc déterminante pour des états dont la ressource hydrique est rare. Un élément qui plaide en faveur du développement des énergies vraiment renouvelables ? Manquerons- nous d'eau avant de manquer de pétrole ? Telle est la question...