Billet d'humeur semaine du 13 décembre 2010

Sommet de Cancun : l'avenir du climat se jouerait-il au Sud ?

Si le Sommet de Cancun n'a pas sauvé le climat il a, en revanche, redonné à l'ONU toute sa légitimité dans le cadre de la négociation sur le réchauffement climatique. Deux mois après les avancées du Sommet de Nagoya, Cancun démontre que le multilatéralisme n'est pas mort, bien au contraire...

Si d'aucun pronostiquaient son échec, c'était sans compter sur le sursaut des pays émergents et des pays du Sud, directement concernés par les impacts du changement climatique et la nécessité de trouver des solutions énergétiques pour asseoir leur croissance sur des bases durables...

La transparence : clé de voûte des progrès futurs

En proposant une vérification des émissions (MRV) par un panel d'experts indépendants sans aucun pouvoir de sanction, l'Inde a permis de réconcilier souveraineté nationale et crédibilité des engagements futurs en matière de réduction des émissions de CO2. Le soutien de la Chine et des Etats-Unis à cette initiative constitue peut-être l'une des plus grandes promesses du Sommet.

  • Un excellent signal également pour secteur des énergies renouvelables, suspendu à l'adoption du plan quinquennal chinois, en mars 2011, qui devrait refléter cet engagement...

En effet, comment se contenter d'un objectif de limitation de 2°C du réchauffement sans mettre en face des objectifs pour y parvenir et la transparence nécessaire pour en vérifier l'application? Selon le climatologue Jean Jouzel, les engagements de réduction des émissions actuels (inchangés depuis Copenhague) ne permettent « absolument pas » d'atteindre la limitation des 2°C. Il faudrait pour cela « arrêter toute accroissement mondial des émissions dès 2015 »...Selon une étude parue dans la revue Nature, 1000 gigatonnes de CO2 peuvent encore être injectés dans l'atmosphère d'ici à 2050, avec une probabilité de 75% de contenir les émissions au dessous de 2°C ; elle tombe à 50% pour 1 500 Gt. Or entre 2000 et 2010, plus de 300 Gt de CO2 ont déjà été émises...

L'enjeu n'est pas seulement environnemental, il est aussi économique : selon l'AIE, le coût de mise en œuvre d'une économie « low carbon » d'ici 2030, s'est accru de 1 000 milliards de dollars depuis le dernier Sommet de Copenhague, en raison des investissements technologiques supplémentaires nécessaires pour doubler les efforts de réduction de l'intensité énergétique après 2020...

Financement de l'adaptation : « fonds vert », la collecte est lancée...

La création d'un « fonds vert », déjà évoquée à Copenhague, pour financer, dès 2020, les 100 milliards de dollars par an d'aide à l'adaptation au changement climatique des Pays du Sud, a été officiellement entérinée à Cancun. Mais comme le soulignent les statistiques précédentes, cette aide doit être diffusée rapidement et massivement afin d'être efficace dans les toutes prochaines années... Or à ce stade, aucun mécanisme de financement du fonds vert n'a été arrêté. Comme pour les objectifs de réductions, les bases d'une gouvernance mondiale crédible ont été jetées à Cancun, créant les conditions et non la certitude d'un passage à l'acte... De fait, la gestion technique du fonds sera assurée par la Banque Mondiale et sa gouvernance par un bureau de 24 membres composé à parité par des représentants du Nord et du Sud. En outre, les 30 milliards alloués dans le cadre du dispositif d'urgence dit « Fast start » (2010 à 2012) seront débloqués dès 2010. Mais gare aux effets de « vase communicants » avec l'aide au développement !...

  • Une bonne nouvelle pour les acteurs du secteur de l'environnement et notamment le secteur de l'eau (irrigation, désalinisation, drainage...) qui vont contribuer au transfert technologique nécessaire pour lutter notamment contre la sécheresse et l'élévation du niveau des eaux !

Kyoto : consensus autour d'une coquille vide...

Malgré l'opposition initiale de pays tels que la Russie, le Japon et le Canada, un consensus a été obtenu sur « l'objectif » de maintenir une deuxième période d'engagement - post 2012 - pour le protocole de Kyoto. Symbole de la « dette écologique » des pays Nord, cette promesse était indispensable pour obtenir des concessions de la part des pays du Sud. Pour autant, Kyoto II reste encore une coquille vide et l'intégration, à la demande de l'Arabie Saoudite, du stockage du CO2 dans les activités éligibles, ouvre la voie à des dérives sérieuses...Or Kyoto est aujourd'hui le seul traité permettant de fixer des objectifs contraignants même si les protagonistes reconnaissent que ces objectifs sont aujourd'hui inadaptés pour limiter le réchauffement à 2°C. La division du camp européen entre les partisans d'une hausse de 20% à 30% de l'objectif de réduction des émissions (Espagne, Portugal...) et les autres (France en tête...) n'a pas contribué à faire avancer les choses...

Déforestation : un succès en demi-teinte

De tous les sujets, c'est celui de la déforestation qui suscitait le plus d'attentes en raison de son caractère « consensuel » et de sa contribution aux émissions de CO2 mondiales évaluée aujourd'hui à 12%. A l'actif de Cancun : l'adoption du mécanisme REDD dans sa version la plus élaborée : REDD+. Elle porte non seulement sur la lutte contre la déforestation mais également sur la préservation de la biodiversité par une gestion durable, les plantations et le stockage du carbone. Selon le dernier rapport TEEB, publié à l'occasion du Sommet de Nagoya, diminuer par deux la déforestation à l'horizon 2030, représente une « économie » pour la planète de 3 700 milliards de dollars. Mais les implications sont également sociales : toujours selon le rapport TEEB, les services rendus par les éco-systèmes constituent entre 49% et 89% du « PIB des pauvres » alors qu'ils ne représentent que 6% à 17% du PIB traditionnel. C'est pourquoi la mention du « droit des populations autochtones » dans le traité constitue un apport majeur de Cancun. L'un des enjeux constituera à redistribuer les subventions obtenues par le biais de REDD+ au profit du développement de l'économie locale.

Pour autant, plusieurs questions restent en suspend :

  • la question du périmètre de REDD, tout d'abord. Son élargissement dans le cadre de REDD + peut conduire à des dérives : encourager les plantations en mono-culture déjà rentables, distribuer aux Etats des compensations financières disproportionnées par rapport aux efforts réels de conservation ou de réduction de la déforestation, en raison de la difficulté à valoriser économiquement les services rendus par une forêt et sa capacité de stockage du carbone.
  • la question du financement de REDD, ensuite. Comme pour le « fonds vert », elle reste ouverte, voire béante... Si aucune allusion n'a été faite, pour l'heure, aux marchés carbones, il y a fort à craindre que le patrimoine mondial de l'humanité ne fasse pas le poids face aux intérêts financiers...L'attribution de crédits carbones aux projets de préservation ou de reforestation pourrait conduire à la création de monnaie de singe (« hot air ») en l'absence de scénarios de référence permettant de quantifier de façon pertinente l'additionnalité d'un projet par rapport à une situation « où on ne fait rien »...En outre, ce type de mécanisme, reposant sur la compensation, risquerait d'encourager un « déplacement » de la déforestation plus que son arrêt réel. Reste l'hypothèse d'un fonds dédié à la lutte contre la déforestation (et à l'agriculture durable..) financé par des taxes écologiques ? Plus cohérent mais plus ambitieux politiquement, à suivre...

Conclusion :

Si nombre de questions soulevées à Cancun sont restées sans réponses, le cadre d'une gouvernance mondiale est désormais tracé pour tenter d'apporter des solutions dans le cadre du Sommet de Durban, programmé en 2011.

Si le Sommet de Cancun n'a pas eu, comme prévu, d'impact boursier sur les valeurs de l'environnement, la préoccupation climatique semble revenue à l'ordre du jour... En l'absence de tout geste des Etats-Unis, le fait que les pays émergents aient abandonné la stricte défense de leurs intérêts propres pour jouer le jeu du multilatéralisme est toutefois d'excellente augure pour le secteur... La Chine vient d'annoncer son intention de créer 13 « zones spéciales » pour le développement du photovoltaïque. La Corée du Sud, qui s'est fixée 4% d'énergie propre en 2015, réfléchit à la mise en place d'un marché carbone tandis que l'Afrique du Sud envisage l'adoption d'une taxe carbone et d'un Plan Climat en 2011 !

On pourrait donc parler « d'effet collatéraux » qui s'ils relèvent de la décision d'Etats souverains, participent quelque part de l'esprit de Cancun...Reste à passer de l'Esprit à la Lettre...

« Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal mais par ceux qui les regardent sans rien faire... » (A. Einstein).