Billet d'humeur semaine du 28 février 2011

Pour que l'Engagement soit plus qu'un alibi !

Le 3 février dernier, Novethic publiait une étude très documentée intitulée : « L'engagement actionnarial, une approche prometteuse ».

On y apprend notamment que la France figure parmi les pays leaders en terme d'exercice des droits de vote en raison d'une réglementation plus coercitive et que « 41% des encours ISR action détenus par les investisseurs français en 2009 seraient gérés selon une approche dite d'actionnariat actif. ». Pour autant, le marché français de l'engagement (6,1 Md encours) reste loin derrière les pays de tradition activiste tels que la Norvège (195 Md euros), les Pays Bas (307 Md) ou le Royaume Uni (830 Md euros).

Mais plutôt que combien, la question à se poser en matière d'engagement serait comment ? Car si l'engagement veut répondre à ses promesses, il doit contribuer, grâce à l'utilisation par les actionnaires, de leur pouvoir d'influence, à améliorer les pratiques ESG (Environnement, Social, Gouvernance) des entreprises…

Or que constate-t-on aujourd'hui : seulement 380 résolutions ont été votées dans le monde en 2009 sur les aspects sociaux et environnementaux et essentiellement autour de questions relativement consensuelles comme les sables bitumineux. Certes, on assiste à une forte progression du vote contestataire qui passe de 4,8% en 2008 à près de 6% en 2009. La France détient dans ce domaine un record avec une moyenne de 18% selon l'AFG et des extrêmes comme Ecofi Investissements à 34% ! Mais force est de constater que faute d'objet, ces votes portent encore très largement sur des thèmes liés à la gouvernance…

Plus intéressante, la tendance analysée par Novethic, qui semble se dessiner, en France, d'une meilleure communication en amont avec l'entreprise sur les projets de résolution ou les questions que l'investisseur envisage de soumettre en AG. 40% des sociétés de gestion le pratiqueraient selon l'AFG. Ceci permettrait, dans le cas de résolutions environnementales ou sociales, une meilleure préparation des conseils d'administration sur ces sujets. Ils ont, de fait, encore trop tendance à être considérés comme des domaines relevant de la « responsabilité interne de l'entreprise » et non des actionnaires, faute d'en appréhender les risques économiques et financiers potentiels. Mais encore faudrait-il, comme le souligne Novethic, combler le vide juridique concernant la nature des thèmes de résolutions pouvant faire l'objet d'un rejet de la part de l'entreprise !...

Mais pour autant; la pratique de l'engagement est-elle susceptible de vraiment faire bouger les lignes entre actionnaires, entreprises et grand public ? Ne peut-on voir dans l'engagement une façon, pour les gestions Best in class, de légitimer leurs investissements dans des secteurs vus comme sensibles par le grand public (pétrole, armement..) sous prétexte de durcir leurs relations avec ces entreprises ? Les résultats accomplis par les grandes figures de l'activisme tels que le suisse Ethos ou Fair Pensions et F&C au UK laisse quelques espoirs sur le pouvoir de persuasion des investisseurs ISR face à de grands groupes multinationaux comme Nestlé ou Novartis…

Par son caractère éthique, l'engagement s'inscrit nécessairement dans un contexte culturel qui peut soit limiter soit décupler son efficacité. Dans le cas français, il semble que l'engagement devra dépasser 3 niveaux de contradictions :

  1. Le « modèle français » basé sur le dialogue avec l'entreprise plus que sur l'affrontement à l'anglo-saxone (activisme) nécessite de créer les conditions d'un véritable accompagnement. En ce sens la question de l'engagement en France nous semble indissociable de celle des méthodes de notation. Or aujourd'hui la notation, très largement déclarative, pratiquée par les grandes agences ne constitue pas une base favorable au dialogue. Celui-ci, pour être efficace et s'inscrire dans la durée, suppose l'instauration de relations de proximité avec le management des entreprises, au contact du terrain et non par simple échange de courriers, si officiels soient-ils… Sans quoi le risque est grand de tomber dans un modèle mou, où n'osant pas jouer vraiment le jeu de la relation, l'engagement devient un rapport de force courtois mais sans conviction ni humanité. Alors que dans le cas des entreprises de taille moyenne en particulier, il peut être l'occasion de favoriser un nouveau regard entre l'entreprise et les investisseurs et d'anticiper des risques bien concrets au contact des opérationnels.
  2. Traduire les convictions ESG en actes de gestion. Mener une procédure d'engagement parfois coûteuse c'est être convaincu qu'elle peut avoir du sens en termes économique et que les aspects ESG peuvent influencer la performance à moyen terme, positivement comme négativement. Or comme l'indique Novethic : « les désinvestissements pour cause de démarches d'engagement infructueuses sont rares et encore moins communiqués ». Là encore, outre le souci de la performance financière et les conflits d'intérêts potentiels pour les grandes banques, il semble que la dimension culturelle entre largement en ligne de compte avec un culte du secret bien français. Si la France est mal à l'aise avec le modèle activiste c'est qu'il s'agit de modèles d'action « publique » où la communication occupe une place de choix au cœur du dispositif. Sans évoluer vers un modèle activiste, la transparence sur les retombées des démarches d'engagement semble être le meilleur moyen pour convaincre les investisseurs institutionnels de la matérialité des impacts de cette approche sur la performance des fonds à moyen terme. Certaines société ont déjà montré la voie comme Calpers avec le calcul du « Calpers effect » ou encore Colonia First State Global en Australie.
  3. Mutualiser les actions auprès des entreprises : La mutualisation présente trois avantages : réduire les coûts de la démarche d'engagement pour l'investisseur, organiser le dialogue avec l'entreprise pour éviter qu'elle ne soit sollicitée de toutes parts avec des cahiers des charges différents, augmenter les chances de succès de telles actions. Pour pouvoir réellement peser sur la vision stratégique des entreprises, ces actions ne doivent pas rester isolées, le seuil de détention minimum pour déposer une résolution (0,5% du capital pour les grandes entreprises) étant souvent prohibitif pour des sociétés de gestion plus modestes. Dans le cas d'entreprises de taille moyenne, le dialogue peut donner d'excellents résultats. Mais dans le cas des grandes capitalisations, sans parler encore de coalitions d'investisseurs, pour lesquelles le marché français ne semble pas suffisamment mûr, de nouvelles alliances pourraient voir le jour avec la société civile. Les entreprises commencent à en comprendre l'intérêt pour prévenir les risques de réputation alors pourquoi pas les investisseurs ? Les ONG ne sont-elles pas des parties prenantes comme les autres ? Allier l'expertise technique des ONG locales et la compréhension, par les investisseurs, de la logique financière de l'entreprise, n'est –il pas le meilleur moyen d'éviter pour l'actionnaire comme pour la société civile, la multiplication prévisible de catastrophes (sanitaires, alimentaires, environnementales…) dont le coût sera lourd, très lourd à payer ?

Ce nouvel ordre ne nécessite que 3 choses : la confiance, la transparence et la responsabilité. L'expérience de Fair Pensions au UK et l'esprit militant d'établissements comme la banque néerlandaise Triodos, montrent que de telles alliances entre ONG et investisseurs sont possibles et efficaces. Elles permettent, en outre, de médiatiser les relations parfois très concurrentielles entre les investisseurs…

Trois valeurs positives pour définir une nouvelle vision de l'engagement qui ne soit pas un affrontement mais une expérience partagée et porteuse de sens pour tous.