Billets d'humeur
Le fil vert
L'essentiel de l'actualité environnementale
Billet d'humeur semaine du 29 décembre 2009
Les dollars de Copenhague : ou quand la fin ne justifie pas les moyens...
Si l'on se place du strict point de vue environnemental, Copenhague est un échec cuisant. En général qui veut la fin, veut les moyens... Une règle de bon sens à laquelle semblent avoir dérogé nos élus en fixant la fin : réduire à 2° C le réchauffement, sans s'accorder sur les moyens d'y parvenir... Même l'objectif long terme de 50% de réduction des émissions à l'horizon 2050, qui laissait le temps à nos économies de s'adapter, n'a pas été retenu ! En l'absence d'accord contraignant, il faudra se contenter des engagements volontaires qui seront inscrits à l'annexe de la déclaration conjointe et officialisés fin janvier. Sur la base des chiffres déjà annoncés par les états, le réchauffement atteindrait 3,5°C soit près du double de l'objectif... Or plus on perd de temps, plus les efforts à consentir pour redresser la barre seront drastiques pour tous car le CO2, lui, est tenace : il reste en suspension pendant un siècle dans l'atmosphère !
Plus grave, la question de la prolongation du protocole de Kyoto au-delà de 2012 n'est même pas évoquée dans le texte de l'accord alors même que nombre de mécanismes vertueux (MDP...) basés sur les crédits carbone en dépendent... C'est le triomphe de la « soft low » et du pragmatisme à l'anglo-saxone contre le camp des régulateurs européens ! Pionnière dans la prise de conscience environnementale, l'Europe est en train de perdre la partie, dépassée par les nouveaux chantres des éco-industries que sont la Chine et les Etats-Unis et par son manque de vision commune !
Si décevant que soit le dénouement, celui-ci était en partie prévisible... D'un coté : les pays du Sud, arc-boutés sur la nécessité d'engagements contraignants pour les pollueurs historiques en vertu du principe de « responsabilité différenciée ».... De l'autre coté, un Barack Obama pieds et poings liés par le Sénat, sans aucune marge de manœuvre pour revoir à la hausse ses objectifs ... court terme ! Entre les deux, les grands émergents : la Chine, engagée dans un bras de fer stérile avec les Etats-Unis et le Brésil dont il faut saluer les efforts pour sauver ce qui pouvait l'être...
Finalement, le seul domaine dans lequel il pouvait y avoir entente à Copenhague, c'est sur le plan financier : des dollars contre des objectifs ! Et c'est sur ce point que l'accord auquel sont parvenus les protagonistes permet de sauver la face, s'il ne sauve pas encore la planète !... En effet, trois mesures ont été annoncées :
- A l'initiative de l'Europe, des « financements innovants » seront débloqués à hauteur de 30 milliards de dollars entre 2010 et 2012, afin de permettre le démarrage rapide (Fast start) des investissements nécessaires à l'adaptation au changement climatique des pays en développement (PED). Les Etats-Unis ont fini par rallier cette initiative mais en négociant une montée en puissance progressive pour atteindre 3,5Md euros sur la période contre 11 Md pour le Japon et 10 Md pour l'Europe...
- A la faiblesse de ces engagements officiels, les Etats-Unis entendent répondre sur le terrain par l'affirmation de leur leadership technologique ! Quelques jours avant l'accord, Steven Chu, a évoqué une enveloppe de 350 millions de dollars pour financer les eco-industries (efficience énergétique, solaire...).
- Enfin, le principe d'un plan d'adaptation si cher aux pays du Sud, a été validé mais sans revêtir aucun caractère obligatoire. L'accord fixe : « le but de mobiliser 100 Milliards de dollars par an en 2020 ».
Mais plus que les chiffres annoncés, c'est l'allocation des fonds qui laisse quelques espoirs....En effet, il a été convenu que ces financements seraient concentrés sur deux enjeux phares : l'adaptation au changement climatique de l'Afrique (40%) et la lutte contre la déforestation (20%). Dans ce cadre, un progrès majeur a été accompli avec l'officialisation de la mise en œuvre du mécanisme REDD (Reducing Emissions from Deforestation and Degradation). Il s'agit de rémunérer en crédits carbone, les pays ayant mis en œuvre des mesures concrètes de préservation de leurs éco-systèmes forestiers. En effet, on estime que la déforestation contribue chaque année à hauteur de 20% aux émissions mondiales de CO2...Un thème consensuel car tant l'Afrique que les Etats-Unis sont directement concernés !
Cependant, le problème que posent ces financements est double : à qui iront réellement ces fonds, et comment vérifier leur efficience en mesurant les progrès accomplis ? Le premier renvoie à la question de la gouvernance : comment éviter que cette manne financière ne vienne enrichir des états corrompus ? Comme faire en sorte que la société civile s'approprie ces projets ? Dans le cas de la lutte contre la déforestation, il ne s'agit de rien de moins que de créer, avec ces nouveaux moyens, de nouvelles filières économiques plus durables qui offriront aux « pilleurs de biodiversité » de trouver de nouvelles sources de revenus tout aussi lucratives...Quant à la question des vérifications, il est prévu que les PED bénéficiaires de ces aides rendent publiques tous les 2 ans, les informations relatives aux politiques mises en œuvre au niveau national. Mais quid de la Chine, premier pollueur de la planète, puisqu'elle a finalement accepté de ne pas bénéficier de ces aides ?
On le voit bien : réalisme économique et préservation de la planète sont intimement liés mais à condition que les états s'impliquent dans leur rôle d'arbitre et de régulateur. En laissant faire la loi du marché et le droit du plus fort, le péril est grand de voir, par exemple, les centrales au charbon proliférer... Selon certaines études, la capture du CO2 pourrait représenter entre 15% et 55% des émissions de carbone évitées d'ici la fin du siècle. Mais est-ce bien d'une économie charbon dont nous rêvons pour les générations futures ? Et l'éolien n'est –il pas déjà aussi rentable que le charbon ? Plus que jamais, le rôle de l'état (avec ou sans objectif contraignant) est essentiel, au travers des taxes, crédits d'impôts et tarifs de rachats pour faire évoluer en profondeur les comportements des individus et orienter la recherche et les investissements des entreprises vers les solutions les plus conformes à l'intérêt général... C'est peut-être, pour l'Europe, l'occasion de rattraper son retard industriel en jouant davantage de ses synergies au sein de la nouvelle « Organisation européenne de l'environnement » votée à Copenhague... De même, pour que les marchés du crédit carbone jouent pleinement leur rôle, il est capital de garantir aux investisseurs une meilleure visibilité sur l'évolution du prix du carbone...
Pas plus que pour la crise financière, injecter des milliards d'euros ne suffira à résoudre la crise écologique qui s'annonce. Il s'agit de donner un prix à notre avenir en cessant de considérer que les services rendus par la Nature à l'humanité comme un dû. En chiffrant précisément le coût du pillage de la biodiversité, comme Nicolas Stern l'a fait pour le réchauffement climatique, on pourra alors s'acheminer vers une nouvelle allocation des ressources qui ne condamne pas notre avenir pour le profit à court terme de quelques uns et qui créé de nombreux emplois utiles à tous... Ce n'est pas un hasard si les Nations Unies ont élu 2010 comme l'Année de la Biodiversité : en 2050, on estime que la destruction des services rendus par la nature pourrait représenter, chaque année, 7% du PIB mondial! Les conclusions d'une étude commanditée par l'ONU sur ce thème devraient être rendues publiques fin 2010...
En attirant l'attention sur le rôle des forêts, Copenhague a, de ce point de vue, ouvert la voie... Si le Sommet de Copenhague a tant déçu, c‘est qu'il a suscité d'immenses espoirs, même de la part des plus réticents... Il y a eu incontestablement des engagements et des moments forts. Une flamme a été allumée... alors gageons que les états auront l'intelligence politique de ne pas décevoir les espoirs qu'ils ont eux-mêmes allumés...
« There are no economies without environment but there environments without economies... »