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Billet d'humeur semaine du 29 décembre 2009
Le « tout durable » en finance : une utopie ? Intégration ESG : entre principe de précaution et risque de banalisation...
Le monde de l'ISR (Investissement Socialement Responsable) se trouve aujourd'hui confronté à une double problématique :
- sortir du statut de niche pour atteindre une taille critique susceptible d'intéresser un nombre croissant d'investisseurs
- conserver ses spécificités éthiques pour répondre à une demande émergente de sens de la part du grand public.
Comme l'analyse avec beaucoup de précision l'étude publiée récemment par Novethic, l'intégration de critères ESG (pour Environnement, Social et Gouvernance) dans des gestions traditionnelles ou « mainstreamisation » est une tendance lourde qui semble s'être accélérée avec la crise financière. Selon Novethic :
« En 2006, seulement 20% des sociétés de gestion interrogées avaient initié des démarches d'intégration ESG alors que depuis 2008, plus de la moitié sont concernées» !
Pour autant, doit-on vraiment se réjouir de cette évolution ?
D'un coté, les chiffres sont éloquents :
- Selon Novethic : « Toutes les démarches entrant dans le cadre de l'intégration ESG impactent aujourd'hui plus de 2460 milliards d'euros d'actifs » comparés aux 50 milliards d'euros du marché des fonds ISR stricto sensu ».
De l'autre, les risques sont patents :
- En effet, l'une des approches utilisées par les sociétés de gestion en matière d'intégration ISR consiste à utiliser les analyses réalisées pour leur fonds ISR pour établir une notation de leurs portefeuille actions classiques composés en partie des mêmes valeurs. Cette analyse a été baptisée « ex post » car elle ne repose pas, à l'origine, sur un processus de sélection des valeurs sur la base de critères extra-financier. Chiffre alarmant, cité par Novethic : « 90% des investisseurs institutionnels disposent aujourd'hui de cette possibilité » qui est la porte ouverte à une banalisation de l'ISR.
- En second lieu, les pratiques d'intégration ESG concourent à mettre à disposition des gérants et analystes traditionnels, sous différentes formes, des information extra-financières qui lui permettront d'identifier de nouveaux types de risques sur le long terme. Si ces démarches s'inscrivent parfaitement dans un louable principe de précaution, elles n'ont aucun caractère contraignant pour le gérant.
Le risque est donc grand de créer, dans l'esprit du grand public, un amalgame entre des gestions réellement en phase « d'ISRisation de leurs gammes » et d'autres qui y verront l'opportunité de « laver plus vert »...
Pour juger du bien – fondé de l'intégration ESG, il convient de remonter à la question du sens, de la finalité de la démarche.
Selon l'étude de Novethic, l'intégration ESG répond principalement à 4 préoccupations :
- économique : « amortir » les investissements réalisés dans l'ISR (analystes, agences de notation...) en en faisant profiter l'ensemble des portefeuilles
- financière : anticiper de nouveaux risques à moyen terme en « matérialisant » l'impact des enjeux ESG sur le comportement boursier et les performances économiques d'une entreprise à court terme.
- image : au travers des risques de réputation évités pour les clients institutionnels
- réglementaire : anticiper un durcissement des réglementions. L'article 82 notamment, qui figure dans le projet de loi Grenelle 2, pourrait contraindre les sociétés de gestion à déclarer si elles prennent en compte les critères extra-financiers dans leur stratégie d'investissement et si oui de quelle manière.
Mais il est symptomatique de constater que, dans l'étude, la volonté de « faire progresser la prise en compte du développement durable par les entreprises ne soit jamais avancée », d'après Novethic.
L'absence d'engagement se traduit dans les attentes des investisseurs par rapport à l'intégration ESG qui reste très axée sur la capacité de notation plus que sur l'existence de processus ISR structurés. L'intégration ISR semble davantage répondre à une logique défensive : anticiper de nouveaux risques qu'à une logique constructive de création de nouvelles opportunités d'investissement voire une réallocation des ressources vers les leaders de l'économie de demain !
L'intégration ESG pourrait être une formidable opportunité pour l'ISR de peser de tout son poids pour faire avancer l'économie réelle dans le sens d'une croissance durable mais elle risque bien de n'être qu'un aspect de plus des politiques marketing...
Comment éviter cette dérive : transparence et innovation ?
Le lancement, par Novethic, d'un label ISR orienté grand public est symptomatique d'une mutation. Longtemps réservé aux institutionnels (75% des encours), l'ISR a connu, sur les dernières années, une montée en puissance rapide auprès du grand public. Ces « consom-acteurs », à la recherche de sens, sont directement préoccupés par la responsabilité sociale des entreprises dans lesquelles ils souhaitent investir car ils appréhendent dans leur vie quotidienne les conséquences d'un capitalisme privé d'éthique.
Cette génération montante de consom-acteurs, susceptible de représenter, selon Ethicity, jusqu'à 30% de la population, pourrait bien bouleverser la donne. Si, comme le soutient le philosophe André Comte Sponville dans son dernier ouvrage, le capitalisme ne saurait être moral mais les individus oui, il n'en demeure pas moins basé sur l'adéquation de l'offre et de la demande.
Ceux qui auront su comprendre en profondeur la nature de cette demande et apporter, par leur démarche ISR, des réponses authentiques et rigoureuses, se forgeront une avance durable. Loin de se réduire à l'accumulation d'indicateurs toujours plus complexes, l'ISR reste avant tout une approche humaine basée sur l'appréciation fine de tout ce qui constitue la richesse impalpable d'une société, ses « actifs immatériels » : créativité, combativité, réactivité, authenticité, envie, solidarité... Et ce travail s'inscrit dans la durée, dans la rencontre avec des hommes et une histoire.
Le véritable engagement passe par le dialogue dans la durée.
Dernier défi, pour finir : la nécessité d'innover. L'intégration ESG conduit les acteurs de la finance à élargir progressivement leur territoire à des classes d'actifs de plus en plus variées.
Là encore, cette évolution pose la question de la pertinence. Si elle est difficile à apprécier pour l'ISR monétaire par exemple, elle tombe sous le sens pour le Private Equity. En effet, plus les enjeux ISR sont intégrés en amont dans la stratégie d'une entreprise (en « early stage »...), plus elle a de chance de devenir à terme une entreprise responsable adaptée aux enjeux de la société de demain!
Mais pour ce faire, impossible d'appliquer les recettes du passé. Comme pour les valeurs moyennes, l'absence d'indicateurs ne doit pas être un frein à l'analyse. Elle peut être compensée par une rencontre plus directe avec le management, l'élaboration conjointe d'indicateurs spécifiques (sectoriels par exemple), et la vocation du Private Equity à accompagner les sociétés.
L'exclusion sectorielle, comme le souligne l'étude de Novethic, retrouve également, avec l'intégration ESG, ses lettres de noblesse car elle permet de façon assez immédiate et compréhensible pour le porteur, de signifier une orientation « éthique » de la gestion. Les contraintes liées au rétrécissement de l'univers d'investissement induit par l'exclusion peuvent inciter les sociétés à innover en travaillant, par exemple, sur les seuils d'exclusion (% du CA réalisé dans un secteur...) et également en se dé-correllant des grands indices dans lesquels figurent la plupart des valeurs exclues...
Ancêtre de l'ISR, l'éthique (basée sur l'exclusion), pourrait bien être l'un des moteurs de son évolution vers un plus de sens...
Conclusion
L'intégration ESG ne sera une opportunité pour l'ISR que si elle s'accompagne d'une véritable interrogation sur sa finalité et les moyens à mettre en œuvre pour y parvenir.
La recherche de performance à court terme doit céder la place l'appréciation de la matérialité des enjeux ESG à moyen terme pour chaque société. L'intégration ESG participe de la nécessité d'un basculement du temps de la finance et de son horizon de profit.
C'est pourquoi ce processus sera nécessairement progressif. En attendant, l'ISR doit rester une classe d'actifs bien spécifique et continuer à se structurer autour de processus de gestion rigoureux avant de prétendre « imprégner » l'ensemble des gestions.
A terme, intégration ESG pourrait et devrait rimer avec une remise en cause du rôle de la finance dans l'Economie et une interrogation une profonde, au sein de chaque société, sur les valeurs qui sous-tendent une démarche potentiellement si ambitieuse...ou désastreuse !