Billet d'humeur semaine du 23 mars 2009

Les derniers chiffres sur l'évolution du PIB mondial publiés par le FMI appellent une question : qui tirera demain la croissance mondiale ? La démographie apporte une partie de la réponse : sur les 3 Md d'individus supplémentaires que comptera bientôt notre planète, 90% proviendra de pays en développement (PED) où la population ne bénéficie pas d'un accès correct à l'eau et à l'assainissement. L'enjeu majeur est donc que cette croissance en volume s'accompagne d'une croissance du niveau de vie et du pouvoir d'achat pour ces populations. La fameuse théorie de la « bottom line » inventée par Prahalad et Hart...

Le progrès social sera donc, avec l'environnement, le pilier de la croissance économique dans les années à venir. Et à ce titre le développement des activités dites « solidaires » pourraient bien constituer l'un des moteurs essentiels d'une « autre » croissance...

Or le problème de l'accès à l'eau et à l'assainissement est aujourd'hui le premier frein au développement et à l'amélioration des conditions de vie. La « corvée d'eau » quotidienne détourne les enfants du chemin de l'école et empêche leurs mères de bénéficier du minimum d'hygiène vital pour mener une vie décente. Or l'amélioration des conditions de vie féminines est, dans bien des sociétés, la base du développement économique. L'insalubrité de l'eau tue 10 fois plus que les guerres : 1 enfant toutes les 17 secondes !!!

C'est pourquoi le Forum Mondial de l'Eau qui s'est tenu du 16 au 22 mars derniers à Istanbul a placé, comme à Davos, la question de l'eau au cœur de l'actualité économique. Si l'on peut déplorer des reculs navrants, un mouvement semble se dessiner dans le sens d'un passage du discours aux actes, d'une approche humanitaire à une logique de marché...

Le poids des inerties

Au chapitre des reculs :

  • l'incapacité à parvenir à un accord sur le « droit à l'eau » (soutenu haut et fort par la France) en raison de la frilosité des Etats-Unis : où est passé Obama le sage ?
  • la non ratification de la Convention de 1997 sur l'eau qui était un des enjeux majeurs du sommet
  • la crispation des Etats sur leur souveraineté en matière de ressource hydrique qui entrave l'émergence d'une gouvernance mondiale pour une gestion « collective » de l'eau
  • la question des transferts technologiques qui ne semble pas avoir été abordée en profondeur. Placer l'humain au centre du progrès technologique est dans ce domaine, plus qu'ailleurs, une nécessité. Ce progrès doit être adapté aux cultures et besoins locaux. L'ultra modernité n'est pas forcément un gage d'efficacité, dans le domaine agricole notamment : récupérateurs de rosée, goutte à goutte sont à revisiter.... Des pays tels qu'Israël disposent d'une recherche pilote dans la lutte contre la désertification qui devrait permettre, dans les prochaines années, d'apporter des solutions innovantes et adaptées à un coût de plus en plus compétitif.

Des raisons d'espérer

Si la mollesse de la déclaration finale peut décevoir, des avancées décisives se sont jouées en coulisses, rapportées par Jean-François Legrand (Président du CFE, Sénateur et porte parole de la France Istanbul), à l'occasion des « Entretiens écologiques du Sénat » organisés le 23 mars par le magazine Valeurs Vertes, auxquels nous assistions. Au titre des avancées :

  • la sanctuarisation de l'accès à l'eau en cas de conflit armé
  • la création d'une base de donnée « Help desk » référençant l'ensemble des réglementations et des bonnes pratiques relatives à l'eau mises en œuvre par les états. L'objectif est de faire progresser les initiatives des états sur les points clé liés à l'eau par l'exemplarité : gouvernance, santé, agriculture, adaptation aux changements climatiques.
  • la généralisation du modèle de « coopération décentralisée » a suscité une grande adhésion. Il s'agit de transposer au niveau international l'esprit de la loi Oudin à savoir l'affectation de 1% du budget consacré à l'eau à la Coopération dans ce domaine, ce qui aurait un effet démultiplicateur sur la mise en œuvre de solutions conjointes dans les pays en développement.
  • la création d'un fonds de solidarité internationale n'a pas été retenue mais elle n'a pas non plus été exclue.

Un cadre réglementaire à harmoniser

Comme le souligne le rapport intitulé « Water in a changing world » publié par l'ONU à l'occasion du Forum, l'harmonisation des réglementations sur l'eau au niveau local, national et régional est un élément déterminant à la fois pour attirer les investisseurs et assurer aux populations un service de qualité à un prix décent. La ratification des conventions internationales n'est que le point de départ de la mise en œuvre d'une politique de l'eau qui passe par la mise en conformité des réglementations nationales et l'émergence d'un processus participatif, au niveau de la société civile. C'est tout l'intérêt du développement des associations d'utilisateurs qui se sont développées depuis les années 60, dans le domaine agricole notamment, et auxquelles, dans certains pays, les états ont transféré leur responsabilité pour la gestion de l'irrigation.

La encore en plaçant l'homme au cœur du projet grâce à une appropriation démocratique et culturelle de la question de l'eau, on va au-delà des polémiques privé/public pour se poser d'abord la question de l'efficacité et de l'intérêt des usagers. La question du transfert vers le privé est-elle le principal enjeu quand les grands groupes privés desservent aujourd'hui moins de 3% de la population des PED ? Plus qu'un débat d'idées, cette question doit faire l'objet d'un choix démocratique aux conséquences assumées !

Sans une double régulation : par la réglementation et par le « consumer power », pas de bonne gouvernance possible dans des pays minés par la corruption. Selon le Global Corruption Report publié en 2008, dans certains pays la corruption évapore jusqu'à 30% du budget alloué à l'eau...La prolifération des petits vendeurs d'eau privés dans le cadre d'une économie parallèle, autre symptôme de l'inefficience des systèmes nationaux, conduit certains foyers démunis à devoir consacrer entre 3% et 11% de leurs revenus à l'eau !

Un marché colossal pour les investisseurs

Dans les PED, le manque de moyens financiers des états conduit bien souvent à une dégénérescence accélérée des infrastructures, faute de maintenance, à tel point que la seule issue est bien souvent leur remplacement si l'on veut garantir un service de qualité. Ceci ouvre la voie à un marché colossal pour les entreprises privées dans les pays offrant une bonne visibilité de par leur cadre réglementaire. Selon l'OMS, pour atteindre les objectifs du Millénaire en matière d'assainissement à l'horizon 2015, les investissements à réaliser seraient de 9,5 Md $ par an, ce qui représenterait un doublement de la capacité installée. Si on ajoute tous les coûts de services liés au traitement de l'eau, la facture monte à 100 Md $ par an !

Dans les pays industrialisés, la problématique porte davantage sur le renouvellement des infrastructures dont le coût est estimé par le World Business Council for Sustainable Investment à 200 Md euros par an.

En conclusion...

La question de l'eau est à la croisée des chemins entre des enjeux géopolitiques, démocratiques, économiques, environnementaux et sociaux, d'où sa complexité et son urgence.

Dans le domaine de l'eau en particulier, c'est en remettant l'homme au centre qu'on évitera les pièges du sectarisme écologie et les abus d'un capitalisme dévoyé de son objet : améliorer le bien être des individus grâce au développement économique.

Besoin vital, l'accès à l'eau est un droit inaliénable de chaque être humain. L'oublier c'est renoncer à notre dignité et à l'espoir d'une croissance reposant sur des bases nouvelles, une croissance partagée...