Billet d'humeur semaine du 25 octobre 2010

Les enjeux du sommet de Nagoya sur la Biodiversité : Copenhague bis ou prise de conscience plus globale ?

Du 18 au 29 octobre prochain, se tiendra à Nagoya au Japon, le premier grand sommet international sur la Biodiversité, déclarée thème de l'année 2010 par l'ONU. Plus de 8 000 participants sont attendus avec la présence des délégations ministérielles attendue du 26 ou 28 octobre. Les principaux enjeux du Sommet sont les suivants :

Mobiliser les états autour d'un plan stratégique pour la préservation de la biodiversité sur la période 2011 à 2020

5 ans après le Millenium Ecosystem Assessment publié par l'ONU, le rapport GBO3 élaboré par la Convention sur la Diversité Biologique (CDB) a confirmé que la communauté internationale n'a pas réussi à atteindre son objectif d'enrayer l'érosion de la biodiversité à partir de 2010. Une série de statistiques montre que des seuils critiques sont en passe d'être atteints sous l'effet notamment d'un taux d'extinction des espèces jusqu'à 1 000 fois plus élevé qu'aucun taux historique connu à ce jour ! Pour autant, le rapport souligne que la situation n'est pas encore irrémédiable et des mesures efficaces peuvent être trouvées sous réserve qu'elles fassent l'objet d'une démarche concertée de la part des Etats. C'est pourquoi l'un des grands enjeux du Sommet de Nagoya est la définition de 20 indicateurs de suivi de la biodiversité sur le plan international.

Mettre entre œuvre le protocole APA/ ADS pour un partage équitable des ressources issues de la Biodiversité

L'APA - pour Accès aux ressources génétiques (végétales, animales ou microbiennes) et Partage des Avantages liés à leur utilisation – figure parmi les principaux objectifs de la Convention sur la Diversité Biologique signée en 1992 et ratifiée par 193 parties. Mais s'il existe un consensus sur le sujet, sa mise en œuvre est suspendue a un accord entre les Pays du Nord, utilisateur de ces ressources et les pays du Sud, détenteurs de ces ressources, afin de permettre une gestion durable et un partage équitable des « services rendus par la nature ».

L'enjeu n'est pas seulement économique - garantir la conservation et l'accès aux ressources pour nos économies – il est également social et humain. La dégradation des eco-systèmes aura un impact direct sur les conditions de vie et les moyens de subsistance (eau, pêche...) des populations locales. Or comme pour le changement climatique, les pays du Sud seront les plus touchés avec pour conséquence, à terme, le phénomène des migrations écologiques (150 M de personnes à l'horizon 2050 selon l'ONU). Si ne nous voulons pas que l'histoire se répète : grandes invasions et pillage des ressources... Nord et Sud devront s'accorder pour créer les conditions d'une croissance durable !

Donner une valeur économique aux services rendus par la Nature

La possibilité d'un accord entre Nord et Sud sur un partage « équitable » des ressources issues de la biodiversité dépendra de notre capacité à trouver les moyens d'offrir aux pays qui s'engageront dans une politique de préservation de la biodiversité des contreparties financières adaptées.

L'initiative Yasuni –ITT en Equateur montre la voie... Ce pays a décidé de renoncer à exploiter le pétrole enfoui dans les sous sols du parc naturel Yasuni (20% du territoire équatorien) en échange d'une contrepartie évaluée à la moitié de la valeur des ressources pétrolières qui auraient pu être exploitées soit 920 millions de barils de pétrole. Cette initiative permet d'éviter l'émission de 410 M de tonnes de CO2 et de préserver l'une des plus grandes réserves de biodiversité au monde. Un fonds ad hoc a été créé pour collecter les fonds. Il sera investi exclusivement dans le développement de projets dans les énergies renouvelables. Un projet d'autant plus intéressant qu'il émane de la société civile et notamment du mouvement indigène « Buen Vivir »...

Mais en préservant les forêts, on pérennise également les services rendus par ces eco-systèmes : filtration de l'eau, stockage du CO2, régulation climatique contre les inondations, les tempêtes et la sécheresse, lutte contre l'érosion, fabrication de médicaments et cosmétiques, production d'énergies renouvelables (biomasse)...

On estime ainsi que :

  • 40 % de l'économie mondiale repose ainsi sur les services rendus par la Biodiversité (source : FAO)
  • Chaque année, la dégradation de la biodiversité représente près de 50 Md d'euros et pourrait atteindre 7% du PIB mondial en 2050 (Source : rapport TEEB)

A l'occasion du Sommet de Nagoya, sera publié le 3è volet du rapport TEEB. Commandé par l'ONU, ce rapport est à la biodiversité ce que le rapport Stern fut au changement climatique : une tentative de donner un prix aux services rendus par la Nature ! Une façon de quantifier la « dette écologique » des pays riches envers les pays pauvres...

Comme à Copenhague, la lutte contre la déforestation devrait être, à Nagoya, l'un des rares points d'accord entre les nations au travers du mécanisme REDD (Reducing Emissions from Deforestation and Forest Degradation) notamment. Reste à trouver des termes « équitables » pour sa mise en œuvre qui prennent pleinement la mesure des enjeux sociaux et humains.

En effet, le risque serait de « financiariser » à outrance ce débat en confiant l'avenir des poumons de la planète aux marchés carbone et aux seuls intérêts privés...Là encore, la responsabilité des Etats doit être réaffirmée pour fixer un cadre à de nouveaux modèles plus participatifs... Privatiser le thème de la biodiversité c'est renoncer à son statut de « Bien Public » de l'humanité !

Mobiliser l'ensemble des parties prenantes et favoriser le dialogue

Le thème de la Biodiversité parle à tous (78% des personnes interrogées selon le dernier Eurobaromètre) mais peu en saisissent pleinement le sens (30% des sondés). La biodiversité nous parle, plus encore que le réchauffement, car elle engage notre relation au vivant de façon très concrète dans notre environnement immédiat. Mais dans le même temps, la complexité du thème fait qu'il est difficile à appréhender car il est à la croisée de multiples problèmatiques : surexploitation des ressources naturelles (sols, eau, mers...), modes de consommation, pollution, changements climatiques, croissance démographique, échanges commerciaux (espèces invasives, monocultures...), fragmentation des habitats...

C'est pourquoi, pour faire face à cette complexité, une concertation des parties prenantes est indispensable : entreprises, collectivités, Etats, scientifiques, ONG... A l'image du GIEC pour le réchauffement climatique, une plate-forme d'information scientifique baptisée IPBES doit prochainement voir le jour pour favoriser le dialogue entre scientifiques, décideurs et politiques sur le thème de la Biodiversité.

Si l'on peut craindre, comme pour l'adaptation aux changements climatiques quelques inerties de la part des états, c'est de la société civile que pourraient venir les initiatives les plus pertinentes. Si la finance semble parfois avoir perdu le sens des limites, la nature elle, est là pour nous les rappeler !

« L'humanité a fabriqué l'illusion que nous pouvons en quelque sorte nous passer de la biodiversité, ou qu'elle est périphérique à notre monde contemporain. La vérité est que nous en avons plus besoin que jamais, sur une planète de 6 milliards d'individus qui se dirige vers 9 milliards d'ici 2050. »

Achim Steiner - Sous-secrétaire général et Directeur exécutif du PNUE.